Kassé Mady Diabaté / Kiriké mamani keita(no format/2014)

12 Nov
L’empire mandingue, fondé par l’empereur Soundjata au 13ème siècle, balayait toute l’Afrique de l’Ouest, de la Casamance au Burkina Faso. Pour fédérer tant de nations, Soundjata fit usage d’une arme inédite : la musique. La musique était tout : réceptacle de l’histoire et de la tradition, messagère des sages, porte-parole des rois, elle insufflait à l’âme mandingue le sens de l’équilibre et l’amour de la paix nécessaires au maintien d’un si vaste empire.

Ce redoutable outil politique faisait des musiciens, les djelis (griots), une caste puissante. Cette caste a survécu à sept siècles de bouleversements et fleurit aujourd’hui sur le marché des musiques africaines. Sur des thèmes vieux comme l’Empire, avec les mêmes progressions apprises dès l’enfance, les griots modernes ont rencontré la scène occidentale et lancé leurs fusions à l’assaut du marché international.

Kasse Mady Diabaté est issu de la famille de griots la plus réputée du pays mandingue, les Diabaté de Kéla. Sa tante était la griotte légendaire Siramori Diabaté. Son grand père était appelé « Jeli Fama », c’est à dire « le Grand Griot », à cause de la qualité saisissante de sa voix. Lorsque Kassé a eu 7 ans (significatif pour les Malinké), les vieux de la famille, y compris Siramori, ont reconnu qu’il avait hérité de la voix du grand-père, comme s’il était sa réincarnation. Par la suite ils l’ont entrainé et encouragé avant qu’il ne soit lancé par la Biennale de Bamako, où il a gagné tous les prix. Dès les années 60 il est sollicité par toutes les formations d’avant-garde que développe le Mali des Indépendances. De l’orchestre régional Super Mandé de Kangaba à Las Maravillas de Mali, devenu ensuite Badema National du Mali, en passant par l’Orchestre Instrumental du Mali, il participera aux expériences les plus novatrices de cinq décennies, et tous ses enregistrements feront date. Souvenons-nous seulement de Songhaï 2, avec le groupe flamenco Ketama, ou bien de Koulandjan avec Taj Mahal et Toumani Diabaté… La voix de Kassé Mady hante les platines depuis un demi-siècle. On loue sa profonde connaissance des traditions musicales les plus anciennes. Salif Keita l’a présenté comme « le plus grand chanteur du Mali ». Pourtant, hors de son pays, son nom apparaît à peine. C’est un homme modeste…

Ce nouvel album est né de l’amitié liant Ballaké Sissoko et Vincent Segal. Revenons en arrière. Il y a depuis quelques années à Bamako un courant musical plus intimiste, plus proche du son acoustique de la tradition. Certains de ses membres sont des vétérans qui ont tenu des rôles de premier plan dans toutes les expériences novatrices depuis l’Indépendance ; d’autres sont de jeunes loups possédant à la fois la virtuosité de leurs ancêtres griots et la liberté du jazz. Pas besoin d’arrangeur, pas besoin de gros son. Assister aux jeux de ces virtuoses est une expérience exaltante. Vincent Segal est tombé sous le charme, et s’est lié d’amitié avec le joueur de kora Ballaké Sissoko. Résultat : les très beaux Chamber Music (2009) et At Peace (2012), produits par le label Nø Førmat! . L’album Chamber Music, avec son économie et son élégance, son naturel jamais pris en défaut, a l’ample respiration des grands classiques mandingues. Son succès a fait date dans le marché en berne de l’époque, et démontré que le public a, somme toute, l’oreille fine.

Kiriké est né de cette expérience. Admiratif de Kassé Mady depuis longtemps, Ballaké et Vincent rêvent de réunir un casting « royal » autour de lui, et de lui offrir un album à la hauteur de sa voix.

Autour de Kassé Mady, ils réunissent donc trois solistes, amis d’enfance, trois anciens de l’Ensemble Instrumental du Mali, ce bouillonnant laboratoire de la musique moderne. Mais surtout trois héritiers de grandes lignées.

La musique de Kiriké se place dans la lignée de cette nouvelle scène de Bamako. En égrenant des lignes de basse en pizzicati au violoncelle, en privilégiant des formations réduites, comme lorsque ces musiciens jouent entre eux, dans l’intimité d’une cour, Vincent Segal (réalisation, violoncelle) tire subrepticement le son vers une écoute plus moderne, sans pour autant bouleverser l’équilibre classique ; les musiciens peuvent alors déverser tout leur art dans un jeu aisé, libéré, montrer des facettes inédites de leur talent. Le ngoni, à la fois mélodique et percussif, prend une place de premier plan et ses impros ébouriffantes (Douba Diabira) raviront à la fois les amateurs de Bach et ceux du jazz, des gnawas et des transes malgaches. Le balafon et la kora inventent des atmosphères inédites, comme l’accompagnement liquide de Sadjo. Le tout enregistré en live par Philippe Teissier du Cros, dans la belle acoustique naturelle du studio du musicien américain Kent Carter, à Juillaguet.

Quant à Kassé Mady, il se réinvente. « L’homme à la voix de velours » se révèle, dans les morceaux bambara, un tout autre personnage, un vieux paysan qui grommelle au bord de son champ, articulant une langue infiniment plus savoureuse et populaire que le malinké des grandes déclamations classiques. Cinquante ans de carrière n’ont pas entamé ses aigus, mais le registre s’est enrichi de basses d’une douceur étonnante, plus adaptées à cette « musique de chambre » qu’aux sonorités brillantes des fusions. Un son au diapason de l’écoute actuelle, et surtout la consécration d’une des plus grandes voix du Mali.

Hélène Lee

 

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